JETEZ-LES TOUS À LA MER !
Au petit matin, sans avoir réellement dormi, mon frère et moi étions remontés, retrouver mon père sur le pont. A sa place habituelle, une main négligemment posée sur bastingage, il fumait paisiblement, le regard tourné dans la direction de l’Algérie. Enfants livrés à eux-mêmes, abandonnés des adultes qui savaient que la mer autour constituait certes un danger potentiel, mais aussi la meilleure et la plus sûre des surveillances, nous étions maintenant chez nous sur ce navire. Le petit déjeuner absorbé, nous courrions à travers les coursives, traversant, en nous bouchant les narines, la cale et l’odeur fade du vomi. Des centaines de personnes semblaient malades sur des chaises longues disposées en rangs serrés sur le parquet de bois foncé. A l’air libre du large, nous pouvions enfin respirer à pleine bouche et nous débarrasser de l’empreinte des odeurs fortes de la cale. Le jour, nous regardions inlassablement la mer calme d’un vert profond ne prêtant plus aucune attention aux discours des grands. Dans un coin du pont, nous avions organisé un endroit qui ressemblait quelque peu à une maison. Nous nous y retrouvions, nous, la femme seule aux deux enfants et un jeune couple récemment marié. Ils s’étaient étendus à même le pont, entourés d’une couverture grise. Enlacés face à la mer ils vivaient une lune de miel au parfum particulier. Sans aucune attention pour nous, ils essayaient vainement de recréer l’intimité que les événements leur avaient volée. La nuit, nous scrutions le noir à la recherche d’une quelconque lueur. Notre attente fut récompensée la deuxième nuit alors que notre bateau croisait un autre navire tous feux allumés. Les lumières estompées dans le lointain soulignaient imparfaitement la masse noire qui se mouvait rapidement sur l’eau. A quelques encablures, nous imaginions les gestes de l’équipage dans ce bateau sans doute vide. Sans doute préparaient-ils déjà leur navire à faire le chemin à l’envers, dès son arrivée dans le port d’Oran, après avoir fait le plein de passagers qui vivraient à leur tour l'attente et l'impatience de l'embarquement. Peu de personnes se trouvaient sur le pont cette nuit là. Avec mes cousins et mon frère nous avions assistés à ce spectacle en silence, échangeant des regards furtifs, pour savoir si nous avions vu la même chose. Le lendemain, tout excités, nous en parlions aux dormeurs qui remontaient sur le pont la tête traversée de leurs seuls rêves de la nuit. Cette deuxième et dernière nuit marquait le début de l’ultime étape de notre voyage. Nous étions dans le golfe du Lion, connu pour les vents violents qui y soufflent. Le bateau avançait péniblement penchant légèrement d’un côté. Le froid du matin, accentué par les vents, nous avait obligé à revêtir des vêtements plus chauds. Les voyageurs sur le pont s’étaient regroupés, comme pour mieux se protéger du froid, mais aussi, pensais-je alors, pour rétablir l’équilibre du bateau qui penchait maintenant réellement d’un côté. Les côtes de France se dessinaient dans le lointain nous faisant oublier la fureur et le froid du vent. Enfin, nous allions être à pied d’œuvre dans le pays mythique dont nous espérions secrètement quelque chose de plus beau. La quiétude que nous avions retrouvée au cours ces deux jours de traversée, après le bruit et la fureur de l’embarquement à Oran, s’éloignait à mesure que les lignes bleues floues de la côte française se dessinaient avec plus de précision. Une foule immense nous attendait, qui jouerait pour notre débarquement le scénario inversé de notre départ. Dans le matin pâle, j’observais une intense activité sur le port de Marseille. Des bruits venaient jusqu’à nous de façon irrégulière, puis se faisant plus précis firent place à une clameur intense. Elle s’élevait du quai sur lequel de minuscules silhouettes s’agitaient de façon désordonnée. A l'évidence, cette clameur ne ressemblait pas à une chanson d'accueil comparable au chant des adieux de la foule sur les quais du port d'Oran. Étions-nous soudain les héros tant attendus, où comme le racontait régulièrement mon père depuis lors, étions-nous en butte à des populations venues manifester leur désapprobation à notre arrivée en France. La légende, devenue familiale, encouragée par la geste paternelle, prétend que le Maire de Marseille, Gaston Deferre lui-même, avait suggéré le slogan d’accueil :
jetez-les tous à la mer !
Mon père répétait ce slogan à l’envie, comme le symbole de notre désillusion devant l’accueil qui nous fut fait à Marseille ce 12 juin 1962. Passé le quai, j’ai beaucoup moins de souvenirs du débarquement. Nous fûmes accueillis par des bénévoles du Secours Catholique, des femmes essentiellement, qui avaient dressé dans un hall en tout point semblable à celui que nous avions laissé à Oran, des lits dans lesquels nous allions également dormir tête bêche. Une quatrième nuit d’exode nous emporta, accompagnée des mêmes rêves d’Algérie. Ils ressassaient les mêmes souvenirs autour des personnes et des lieux que nous venions de quitter.
Dans le petit sommeil du matin, après une nuit agitée par le rêve , je compris que mon père et mon oncle partaient en reconnaissance vers la gare pour identifier le quai et le train qui nous conduirait à Bourges. Il était aux environs de 6 heures lorsque nous avons gagné un immense convoi vert sombre dans un wagon duquel nous avons trouvé le compartiment de 8 places qui nous accueillerait pour la dernière étape de notre voyage. Nous étions désormais seuls, loin de la cohorte de nos compagnons de bateau, des immigrés ou des rapatriés que l’on n’appelait pas encore les «pieds noirs». A BOURGES La vie se poursuivait ainsi dans cette période de répit où nous étions en vacances et où les grands ne travaillaient pas encore. Nous étions souvent ensemble pour évoquer nos aventures trans-méditerranéennes. Tata Lucia nous racontait sa traversée de la Méditerranée et l’arrivée mouvementée à Port-Vendres, après une nuit fort agitée en plein cœur du Golfe du Lion, alors que le bateau était sensé accoster à Marseille, Cette exclamation forte de Lucia dans la tempête : De Gaulle nos va a matar ! (De Gaulle va nous tuer !) résonne encore à mes oreilles. L'annonce de l'arrivée à Marseille de nos affaires, exactement le trois juillet, constitua un moment fort de cette période. La dauphine était en France. Par contre la machine à coudre de maman n'était plus dans le coffre de Tcha Tche dans lequel elle se trouvait entourée de vêtements de papiers et de photos. La machine à tricoter Erka était elle arrivée à bon port. Maman était particulièrement heureuse de retrouver ses gros ciseaux de couturière en métal foncé. Ils existent toujours aujourd'hui, polis et usés par les mains de notre mère, et les nombreuses coupes dans les tissus qu'ils ont visités. Certains maintenant de pouvoir nous déplacer dans notre voiture, contents de disposer des papiers qui fondaient notre identité, heureux de revoir notre édredon de plume et nos draps, nous sentions que la providence familiale ne se démentait pas. Ces première journées berruyères contrastaient avec nos derniers jours à Oran. Au désespoir du départ succédait l'espoir d'une nouvelle vie.
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