DANS LA ZONE D'EMBARQUEMENT Mon oncle Joseph, ses papiers à la main, commençait à s’impatienter sérieusement et devenait de plus en plus colérique tirant nerveusement sur sa cigarette. La foule piétinait toujours dans l’attente d’informations qui lui permettraient de s’orienter vers un quai et un bateau. Depuis le matin, et pour certains depuis plusieurs jours, les candidats à l’embarcation attendaient avec une exaspération qui avait succédé au désespoir. Entre temps, il avait été confirmé que le «Ville de Marseille» prendrait la mer vers la France d’un embarcadère dont le numéro avait été communiqué. Vers la fin de la soirée, alors que le soleil tombait, je me trouvais au pied des immenses hangars construits sur les quais. Les flots bleus du ciel et de la mer se reflétaient sur leurs façades de verre et de métal. L’intérieur de ces hangars semblait immense, tant la lumière qui les traversait de part en part rendait transparente la masse des gens qui s’y agglutinaient. Hypnotisés par la vision surréaliste du spectacle muet de la foule qui gesticulait en tout sens, se pressait vers les banques d’accueil, nous ne voyions guère le temps passer. Nous suivions le mouvement sans manifester aucune volonté de révolte. Nous pûmes enfin pénétrer dans le vaste hall où l’embarquement était organisé. Une fois à l’intérieur, nous découvrions qu’il nous faudrait dormir une nuit de plus sur place avant de pouvoir monter sur notre bateau. Des lits étaient disposés en rangées serrées comme dans un immense dortoir. Il accueillerait les milliers de voyageurs forcés qui allaient passer, malgré eux, une première nuit d’exil, la dernière dans leur pays. Ils présumaient qu’elle serait la plus douce. Des plaisanteries fusaient de toute part. Le summum de l’hilarité fut atteint lorsque les résidents du dortoir temporaire, déjà couchés, s’aperçurent que personne n’avait songé à éteindre la lumière. Vaillamment, sous les huées, les rires, et les applaudissements, un volontaire se leva pour faire le noir. Ses cheveux frisés, gris, sur une barbe naissante accompagnaient bien sa voix rauque cassée par le tabac et l’anisette. Le personnage vêtu d'un tricot de peau blanc, portait également des lunettes. Cet homme s’était déjà illustré tout au long de la journée par ses plaisanteries et ses bons mots qui fusaient sans arrêt. Il était devenu l’histrion dont la communauté avait besoin dans ces moments difficiles. Son retour vers sa famille, dans le noir complet, fut encore, pour lui, l’occasion de briller dans son rôle improvisé. Chemin faisant, il s’ingéniait à frôler les visages et les corps allongés. Il provoquait des gloussements ou des cris effarouchés chez les femmes et des grognements pas toujours amicaux chez les hommes peu enclins à se prêter à ses nouvelles facéties. Ce boute-en-train, commis d’office, finit lui aussi par rejoindre son lit et parvint à se calmer. Comme dans un pensionnat d’élèves turbulents, le calme vint progressivement dès que le trublion cessa d’exciter la foule pacifique. Le silence de la nuit s’installa accompagné de son cortège de soupirs et de respirations. En cet instant, près de ma famille, mais entouré de centaines d’inconnus, je mesurais combien j’étais loin de ma mère et de ma maison. J’éprouvais les sentiments d’une solitude cruelle que j’acceptais sans vraiment la comprendre.
L'EMBARQUEMENT ET LE DEPART Dans la file qui progressait vers le bateau j'entendais mon père lancer ces phrases que je lui connaissais bien. Mon frère Damien, devant moi dans la foule, avait pour le moment une responsabilité importante. Il transportait dans une valise la ménagère de 62 pièces en argent que mes parents avaient acheté en 1954. Cette ménagère avait été commandée le 1er septembre 1954 au Consortium Commercial Textile et Ménager dont le siège social était 6 rue Philippe à Oran. Cet achat de 49.000 anciens francs avait fait l'objet d'un paiement échelonné de neuf mensualités de 5.000 anciens francs, la dernière devant être honorée en juin 1955. C’était pour Damien une lourde charge dans les deux sens du terme. Il l'assumait avec dignité, détaché de la réalité. Il scrutait la foule des yeux, tétanisé lui aussi de tant de bruit et de fureur. Je sentais mon frère absent à cet instant précis. Il venait soudain de comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvions. C’est à ce moment qu’une énorme gitane nous dépassa. Elle était suivie d’une marmaille agitée vociférant et hurlant dans des costumes aux couleurs chamarrées. Elle-même était coiffée d’un large foulard de soie grège. Elle avançait au rythme de son ventre et de ses fesses qui donnaient à l’ensemble de son corps un balancement enivrant. Au sommet de cet équipage hallucinant, sur son épaule gauche, je vis la valise à la ménagère. Elle fuyait doucement avec notre précieux bien en essayant de donner le change. La valise tanguait dangereusement au-dessus de nos têtes. Le roulis envoûtant du corps de la gitane compensait harmonieusement les mouvements du précieux équipage. Elle avait entouré la ménagère d’un bras énorme pour la dissimuler et l’empêcher de tomber au sol. La valise volait au-dessus de la foule. Je voyais ce point fixe s’éloigner de nous. Je fixais aussi longtemps que je pus l’étiquette qui portait notre nom. NUNEZ en capitales noires tracées méticuleusement avec le Z qui se détachait barré d’une élégante diagonale. Malgré mes yeux myopes et mes énormes lunettes, je le lisais sans peine. Je courus vers la gitane, le bras tendu, et criais : Papa ! la ménagère ! Figé sur place mon frère était abasourdi. Mon père toujours aux aguets avait compris ce qui se passait. En quelques pas, il avait rattrapé l’infortunée gitane. Elle clamait son innocence prenant la foule à témoin. La colère sourde et contenue de mon père n’offrait aucune prise à la voleuse, encore moins à la discussion. Il récupéra le trésor familial sous des clameurs d’approbation. La foule continuait de progresser vers le bateau, redevenue insensible à cette histoire à la seconde même où elle avait été résolue. Nous fûmes happés par le mouvement. Nous nous éloignions du lieu où nous avions croisé la gitane. Le vol avorté n’était déjà plus qu’un souvenir. La fureur des voyageurs était à son comble. Je considérais à nouveau la scène de cette multitude en mouvement. Chacun y cachait ses angoisses et ses peurs. En se fondant dans le mouvement inexorable vers le bateau il devenait une partie d’un ensemble. C’est ensemble que nous allions traverser la Méditerranée pour gagner la France. Le soleil et la lumière du matin avaient pris la violence du zénith et découpaient cruellement les personnages qui nous entouraient. Je marchais les yeux au ciel essayant vainement de voir, par delà les adultes qui m’entouraient, les quais et la passerelle que nous allions emprunter. La gitane et sa marmaille avaient disparus. Je cherchais à les retrouver dans la foule. Avaient-ils réellement existé ? Je n’en étais plus sûr. Je voulais m’en assurer avant de partir.
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