| Christelle Harrir — 2008-05-13 12:18:58 |
Comment et quand la décision du départ a-t-elle été prise ?
Expliquez-nous les démarches administratives qui ont été nécessaires pour organiser le départ, comment s'ets faite l'acquisition du billet de passage ?
Avez-vous pu préparer le démanagement, notamment avec un cadre mobilier ou avez-vous du faire entrer toute une vie dans une valise ?
Comment s’est passé le départ, dans la discrétion ou par de grands adieux ?
Y a-t-il eu plusieurs traversées, par exemple du chef de famille pour organiser des affaires avant le retour définitif ? Si oui, comment se passe la traversée France-Algérie ?
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| nicole-france — 2008-09-11 14:25:43 |
les conditions de mon départ ont été particulières. En effet, j'avais onze ans, et des religieuses de St Vincent de Paul, sont venues dire à mes parents qu'il fallait absolument que ma sœur et moi partions, que nous ne pouvions être en Algérie lors de l'indépendance avec ce que nous venions de subir.. Mon ainée avait été assassinée le 26 mars à Alger, une autre de mes sœurs était encore hospitalisée, il fallait attendre un avion sanitaire pour la transporter. Nous ne voulions pas partir sans elle, bien sur. Donc les religieuses ont dit à mes parents qu'elles avaient organisé une colonie de vacances, mais sans retour pour les enfants. En effet la plupart des enfants confiés aux religieuses devait être récupéré par la suite en métropole par les parents. Mes parents se sont décidés rapidement à nous faie partir avec elles. Nous devions partir le 19 juin avec le KAIROUAN, mais le départ de la colonie a été annulée et nous sommes partis le lendemain le 20 sur l'El djezair Nous n'avons rien dit de notre départ. C'était le règle pour tous. Du jour au lendemain on se rendait compte que des voisins étaient partis sans un mot, des membres de notre propre famille ( oncles, tantes ) aussi. J'avais onze ans et ma mère m'a demandé de ne rien dire de mon départ aux voisins. J'avais besoin d'une attestation comme quoi j'étais à jour de mes vaccins pour partir, il fallait allez chez le médecin. C'est bien le seul papier que j'ai eu pour partir. Nous nous sommes présentés à l'embarquement les religieuses nous encadraient, nous avons franchi la passerelle, j'avais avec l'autorisation des religieuses amené ma petite chienne, je l'avais depuis un mois, elle m'aidait à ne pas sombrer dans une dépression qui me guettait. Lorsque je suis arrivée en haut de la passerelle, j'ai simplement dit que c'était la mascotte de la colonie, je n'ai donné aucun papier, aucun billet de transport. Les religieuses ont tout payé, pour moi mais pour les autres aussi... Nous avons fait le voyage sur le pont. Nous avons dormi sur le pont, par terre, certains sur des demie chaises longues en toile, il faisait très froid la nuit. Nous n'avions rien à manger. Ma mère nous avait fait un poulet, mais qui avait tourné dans la journée à cause de la chaleur... Nous sommes arrivées le lendemain à midi à Marseille, des personnes étaient là nous tendaient un verre d'eau, du jus d'orange. les plus grandes nous avaient dit de refuser. Nous avons mangé un potage dans une école religieuse. Vers 15 heures, nous sommes allées avec nos valises à pieds jusqu'à la gare St Charles. Nous étions épuisées, je me suis couchée par terre en attendant le train. Il est arrivé vers 23H30 nous prenions un train pour la Dordogne. Mes parents ont réussi à obtenir un avion sanitaire en juillet; Ma sœur a donc été transportée à l'hôpital de Bordeaux. Mes parents avaient acheté leurs billets de bateau. Ils attendaient tous les jours la possibilité d'embarquer. Ils sont partis une semaine après le départ de ma sœur, ils sont arrivés à Marseille, sont partis pour Bordeaux, et un mois après, sont venus nous chercher en Dordogne ma sœur et moi, puis sommes partis pour Bordeaux, là nous avons logé pendant plusieurs mois dans un hôtel meublé. A la colonie souvent nous voyons des parents arriver et repartir avec leurs enfants, nous ne vivions qu'avec cette idée, allions nous revoir nos parents ? allaient-ils pouvoir quitter l'Algérie ? Après avoir logé dans ce meublé, tous dans la même chambre, un lavabo derrière un paravent pour faire la toilette, mes parents grace au secour catholique ont trouvé un appartement. Il était insalubre et aucun Bordelais n'en aurait t voulu. Mais nous, nous étions contents d'avoir un toit, même s'Il n'y avait pas de chauffage. pas d'au chaude. Mon père mettait de l'alcool à bruler dans une boite de conserve le matin pour faire dégivrer les canalisions et avoir de l'eau froide... Pour nous chauffer, il coupait les portes des caves et les faisait bruler. Puis il a commencé à attaque les escaliers du dessus ... Nous étions les seuls dans cet immeuble. Il devait y avoir 6 appartements . L'immeuble était voué à la destruction. c'est d'ailleurs ce qui lui est arrivé. Nous avons eu très froid, nous n'avons pas été dans des camps comme certains mais je me dis qu'eux avaient au moins chaud. J'ai un souvenir ému en pensant aux religieuses qui elles sont repartis en Algérie sans les enfants. Elles ont été admirables. Sur le moment je ne m'en suis pas rendu compte. J'ai une pensé aussi pour le secours catholique, et aussi pour ceux qui étaient là à notre arrivée du bateau et que nous n'avons pas regardé. Je le regrette. A notre décharge, il y avait trop de souffrance pour nous rendre compte que des gens bien, cela existait.
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| Aymeric — 2008-09-13 10:32:46 |
Merci Anne-Nicole pour ce témoignage poignant. Il est primordial que tout le monde puisse savoir comment s'est passé l'exode vers la France. Les générations qui sont nées après 1962 et dont je fais partie, ne connaissent pas cette histoire. Est-ce que je peux me permettre de vous demander comment réagissaient la plupart des enfants? Etait-ce pour la plupart la première fois qu'ils traversaient la Méditerranée? Aviez-vous avec vous quelques objets, quelques souvenirs? Merci encore
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| nicole-france — 2008-09-13 22:08:54 |
Nous avions une valise pour deux... nous espérions revenir, nous espérions qu'il se passerait quelque chose qui ferait que nous retournerions sur notre terre. Le miracle n'est pas venu. Pour ce qui me concerne ainsi que ma soeur partie en même temps que mois, nous avons emporté dans notre unique valise pour deux quelques vêtements pour notre colonie de "vacances"
Mon père a ait un aller et retour en septembre 1962 pour récupérer des papiers, des photos de ma sœur décédée. Nous habitions à ALGER dans une HLM, et un voisin qui n'était pas encore parti l'habitait. Mon père a donc rempli deux valises, et dans l'une il y avait mon ours en peluche, deux livres à moi Le reste de la valise et l'autre valise étaient remplis d' affaires ayant appartenus à ma sœur décédée et quelques papiers de famille..
En métropole nous ne connaissions personne, nous n'avions jamais bougé d'ALGER. La première fois que j'ai vu la rade d'Alger s'éloigner a été le jour de mon départ, et c'était la même chose pour les enfants qui étaient avec moi dans cette colonie .
Lorsque le bateau s'est éloigné, nous étions tous muets par le chagrin et l'incertitude.
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| Aymeric — 2008-09-14 20:55:36 |
Si vous le permettez, j'aimerais également citer votre récit durant le colloque qui aura lieu jeudi et vendredi prochain à la Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale à Marseille. Je le trouve poignant. Si vous avez des objets, des souvenirs (billets, souvenirs d'Algérie, habits, chaussures que sais-je) qui vous ont accompagné durant cette traversée nous serions très heureux de pouvoir vous les emprunter pour les exposer. N'hésitez pas à faire passer le message autour de vous.
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| nicole-france — 2008-09-14 21:51:21 |
oui bien sur vous pouvez citer mon témoignage. je serai à ce colloque
Pour vous répondre :
Je n'avais presque rien pendant la traversée, du linge simplement que je n'ai pas gardé.( j'avais onze ans à l'époque) Il me reste la valise ( pour deux)
j'ai bien sur l'ours que mon père m'a ramené d'Algérie lorsqu'il est retourné chercher les papiers et photos de notre famille, mais voilà mon ours ne m'accompagnait pas pendant ma traversée.
je vous l'ai dit, nous n'avions pas de billets puisque je suis partie en colonie " de vacances"
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| Aymeric — 2008-09-15 23:12:57 |
Bonsoir Merci pour cette réponse je crois que tout est intéressant. Je serai très heureux de faire votre connaissance jeudi. Cordialement
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| marie-paule — 2008-09-17 22:52:57 |
Bonsoir,
je suis très intéressée par ces discussions bien qu'étant moi-même venue en France avec ma mère, par avion dès le 28 ou 29 mars,dès que le quartier de Bab el Oued a été réouvert,après le blocus. Mon père est rentré en juillet et ma soeur et sa famille ont été rapatriés par avion également . Mais je connaissais bien les bateaux qui ont effectué le rapatriement car je les prenais tous les étés pour venir en France.Mon oncle était second-maître à bord du Ville d'Oran et j'ai quelques photos de nos traversées de nos belles années .A ce propos ,je dois vous dire qu'en arrivant en France,j'ai mis un moment à comprendre que lorsqu'on parlait de la CGT ,il ne s'agissait pas de la Compagnie Générale Transatlantique!!!!J'ai également dans mes archives des lettres de ma soeur et de mon père qui ,restés à Alger,racontent leur vie au quotidien si difficile de cette époque... cordialement marie-paule
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| Christelle Harrir — 2008-09-17 23:27:12 |
Bonsoir,
Merci de votre témoignage. Il est pour nous intéressant de voir que des familles se sont séparées à cette période. Si je ne suis pas trop indiscrète, pouvez-vous nous expliquer comment cela s'est passé. Pourquoi êtes-vous partie avec votre mère et votre prère et votre soeur seulement plus tard ? Votre oncle était sur le Ville d'Oran, l'un des navires qui a beaucoup oeuvré lors du rapatriement. Votre oncle y a-t-il participé, comment a-t-il vécu ces traversées si particulières et en a-t-il gardé des souvenirs ? Encore merci.
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| marie-paule — 2008-09-18 10:11:18 |
Bonjour,
mon oncle Joseph est décédé en 1963,il était déjà retraité de la marine.Il n'a donc pas participé au rapatriement des français d'Algérie.
Pour ce qui est de la séparation de notre famille,je suis partie avec ma mère et ma tante à Marseille,où ,contrairement à beaucoup d'autres,nous avions de la famille.Je dois quand même préciser qu'ils n'étaient pas particulièrement ravis de nous recevoir mais ils l'ont fait!!Nous avons campé dans leur salon pendant quelques mois.je ne me souviens plus combien de temps,peut-être 3 ou 4 mois. Arrivée le vendredi par avion d'un pays en pleine guerre,je me suis retrouvée à l'école dès le lundi dans une institution confessionnelle où allait ma cousine.LE CHOC!Je me souviens pleurer dans la salle de classe avec tous les yeux braqués sur moi,j'avais 15 ans............il fallait une jupe bleue et un chemisier blanc que je lavais tous les 2 jours,car je n'avais pratiquement rien d'autre à me mettre en attendant l'arrivée de nos affaire d'Alger
Mon père est resté seul à Alger car il attendu la fin pour "partir en vacances"!!!!!!!!!!!!! J'ai ses lettres .Il pensait rentrer!!!!!Comme d'autres vous l'ont expliqué ,chacun se cachait pour préparer son départ ,et mon père préparait le "cadre" de ma soeur en transportant chaque jour des affaires dans un filet à provisions. je passe sur l'état de ces mêmes "cadres" à l'arrivée à Marseille...........
Ma soeur est rentrée avec son mari et ses 3 enfants(2,6 et 8ans)à la fin juin.Ils ont atterri à Paris car ils ont pris le 1e avion qui s'est présenté .Tout le monde faisait ça.
Par la suite,toute notre famille a été dispersée en France ,car chacun est allé où il avait du travail. cordialement marie-paule
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| marie-paule — 2008-09-18 10:16:01 |
je précise que si je suis partie avec ma mère dès le 28 ou 29 mars c'est qu'après le blocus de Bab el oued dont je vous passe les détails,et la fusillade de la rue d'Isly,mes parents ont voulu mettre à l'abri leur fille de 15 ans . cordielement marie-paule
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| Christelle Harrir — 2008-09-18 21:09:28 |
Merci infiniment pour votre témoignage. Cela nous aide beaucoup à mieux comprendre la situation des départs à cette période et le drame vécu au sein de chaque famile. Encore un grand merci. Christelle Harrir
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| nicole-france — 2008-09-22 10:37:38 |
j'ai assisté à ce colloque à Marseille, il était très intéressant, et un grand merci à tous pour le travail que vous avez accompli. Je voudrais simplement mettre l'accent sur le fait que si des images étaient là pour nous montrer les conditions du rapatriement, il n'y a eu aucun témoignage lu ou raconté reflétant les conditions exactes de cette traversée.
Les extraits du livre de fatima besnaci lu par elle-même témoignaient de la souffrance de femmes de harki. C'était un récit poignant.
Sans vouloir entrer dans le degré de la souffrance ce qui serait indécent, Il est dommage que dans le même fil de l'intervention de madame Besnaci il n'ait pas été évoqué quelques témoignages de pieds-noirs. Les témoignages de Messieurs Spitéri et Laffitte étaient intéressants du fait de leur position, mais ils ne reflétaient pas du tout les conditions de la traversée, ou même du départ vécu par des milliers de personnes.
je suis restée plus de 24 heures sur un espace restreint du pont,,, sans manger, sans boire, sans me laver, en attendant un temps interminables pour accéder à des toilettes. Lorsque vous êtes sur le pont, vous n'avez pas de toilettes, il faut parcourir le bateau pour en trouver, un parcours du combattant, au passage vous voyez d'autres personnes qui sont dans la salle à manger, vous les enviez et c'est normal, surtout lorsque vous avez faim lorsqu'enfin vous trouvez les toilettes et bien il faut attendre, attendre.. Bien sur, je n'étais pas la seule dans ce cas. Je n'étais pas la seule à dormir sur le pont extérieur, à partager une sorte de chaise longue, on s'y allongeait à tour de rôle, il faisait froid la nuit, soit vous étiez debout, soit vous étiez sur le sol, celle qui avait la chaise longue avait une légère couverture. Lorsque je dis dormir, c'est une expression. C était la nuit, il fallait dormir, mais je ne dormais pas, la méditerranée était sombre, comme mon cœur, la nuit angoissante, je me disais qu'à Alger, mes parents étaient seuls et je me demandais si nous nous reverrions. Je savais que le lendemain nous serions à Marseille et que l'inconnu s'ouvrirait alors à nous. Ce bateau qui m'a amené loin de ma terre, j'y pense souvent, il était là pour nous aider, pour nous sauver. Des conditions de ce voyage, il n'en était pas responsable, pas plus que l'équipage. J'ai il y a quelques années acheté une carte postale de l'EL Djezair et de quelques autres bateaux aussi, témoins muets de notre souffrance. Aux commandants, à tous les équipages des bateaux de notre infortune, je voudrais dire merci.
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| Christelle Harrir — 2008-09-22 20:10:40 |
Je vous remercie de vos témoignages et de votre présence lors de notre colloque. Je ne sais pas si vous avez pu être présente également le vendredi, mais Aymeric Perroy a lu un extrait de votre témoignage. Nous avons également eu le récit des traversées vues par un navigant, Monsieur Lacoste, commissaire sur le Kairouan. Il nous a d'ailleurs confirmé que la grande préoccupation des équipages était la gestion des toilettes. De plus, l'après-midi, lors de la table ronde, nous avons eu l'occasion d'entendre plusieurs témoignages. Mais votre témoignage sur ce forum est très important, d'abord parce qu'il peut être lu par beaucoup et donc toucher un public large. C'est de ce type de témoignage dont nous aurons besoin pour notre exposition, aussi nous aurons l'occasion de revenir vers vous. Encore une fois merci de votre présence à Marseille et de votre participation. Christelle Harrir
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| nicole-france — 2008-09-27 13:23:37 |
oui j'étais présente le vendredi , mais je vous donne mon sentiment par rapport au jeudi, car du fait du manque de véritables témoignages pendant cette journée, il y a eu une intervention malheureuse. dans la salle Je pense que lors de vos prochaines journées à Montpellier et Perpignan, il faudrait pouvoir lire les témoignages avant ou après l'intervention de Madame BENASCI qui lit justement des témoignages d'ailleurs très émouvants de femmes de harkis et non pas le lendemain.
MAIS ENCORE BRAVO
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| Christelle Harrir — 2008-09-27 18:36:45 |
Merci pour ce que vous nous apportez. Les journées de Montpellier et Perpignan sont construites un peu différemment et éviteront le problème que vous soulignez à Marseille. Et fort de notre expérience du colloque marseillais, nous avons en effet rajouté un important temps consacré aux témoignanges. Encore merci de votre présence à Marseille et de votre participation. Christelle Harrir
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| Denis Nunez — 2008-11-16 11:58:43 |
D'AIN-EL-ARBA VERS LE PORT D'ORAN
Le petit déjeuner terminé, les bols lavés, les adieux expédiés, nous devions nous retrouver chez le Curé du village où nous attendaient M Belmonte le chauffeur du Curé, Fernande la gouvernante, et l’ Aronde fourgonnette qui allait nous conduire à Oran. Je ne me souviens plus très bien comment nous étions assis dans cette aronde familiale, ni si ma mère nous accompagnait, mais je crois me souvenir que mon père avait pris sa voiture et que nous nous suivions. La voiture de mon père était une dauphine blanche immatriculée 284 FD 9G. J’ai su plus tard qu’elle avait été convoyée d’Oran à Bourges par la société Serre et Pilaire pour un prix de 31.50 francs de l’époque. Elle devait quitter le port d’Oran le 25 juin 1962 pour arriver à Bourges le 03 juillet 1962. Nous étions donc partis, les uns dans la fourgonnette du curé, les autres dans la dauphine paternelle, deux voitures isolées dans ce mois de juin de tourmente, sur la route entre Aïn-El-Arba et Oran. Une route qui semblait interminable dans ce matin gris sans soleil. Je revois maintenant précisément la scène, moi et mes cousins à l’arrière de l’aronde du curé, les yeux fixés sur le compteur de vitesse. C’était un compteur Simca qui ressemblait à un thermomètre horizontal et sur lequel la vitesse était indiquée par une sorte de liquide orange qui progressait vers la droite au fur et à mesure que la voiture accélérait. Nous roulions entre 110 et 120 kilomètres à l’heure, et j’étais impressionné par la stabilité du liquide orange entre ces deux chiffres magiques 110 et 120. J’observais fixement le compteur, peut-être pour ne pas avoir à parler, lorsque je le vis descendre subitement, et sentis simultanément la voiture ralentir. M Belmonte poussa un juron en ralentissant. Tout le monde dans la fourgonette regarda la voiture en panne sur le bord de la route, en équilibre sur un cric instable, et les deux arabes en djellaba qui faisaient signe de nous arrêter. Dans une sorte de manœuvre très subtile, notre chauffeur vint doucement à hauteur des deux hommes, puis semblant les reconnaître, s'écria : Fellaghas ! Il accéléra en tournant la tête vers eux, ce qui fit faire une légère embardée à la voiture, comme pour un signe d’adieu. Personne ne disait rien alors que nous regardions attentivement la voiture de mon père, derrière nous, qui avait scrupuleusement effectué la même manœuvre que l’aronde. Avions-nous échappé à une embuscade ? J’aimais à le croire, mais personne n’en parla plus tout au long du chemin vers Oran. Dopée par l’incident, la voiture reprit sa vitesse initiale et le compteur se cala à nouveau sur le chiffre de 110 kilomètres à l’heure. Nous avions parcouru la moitié du chemin, environ, lorsque nous rattrapâmes un convoi escorté par deux half-tracks qui avait dû se constituer le matin même dans le village, et partir un peu plus tôt que nous. L’adjudant de gendarmerie responsable de ce convoi nous obligea cette fois à stopper, et fit remarquer vertement aux chauffeurs qu’ils avaient été inconscients de partir seuls avec autant de personnes dans deux voitures sans protection. C’est donc escortés par la gendarmerie, et à vive allure, que nous sommes entrés dans Oran.
PREMIER ACCES AU PORT Mon oncle François devait nous accompagner jusqu’au port de tourisme dans sa 4CV bleu pétrole pour une première reconnaissance des lieux. Soi disant, pour nous faire gagner du temps, il avait choisi un itinéraire improbable par des rues connues de lui seul et dans lesquelles nous nous heurtions inévitablement à des barrages militaires. Sans hésiter, il choisissait une solution de contournement en nous disant qu’il maîtrisait la situation et adressait, alors qu’il tournait brutalement à droite ou à gauche avant le barrage, un message en morse à l’aide de son klaxon en répétant à voix haute son contenu supposé. Entre les points et les traits, il ajoutait de sa voix bégayante : - Ne...ne...vous inquiétez pas ! Je me souviens des silhouettes des militaires dans le soleil, alors que nous tournions brutalement pour éviter un barrage. Devant les barrières rouges et blanches et les chevaux de frise, ils agitaient vainement les bras, les croisant plusieurs fois au-dessus de leur tête pour nous intimer l’ordre de renoncer à notre manœuvre. Une autre fois, des gardes mobiles tentèrent de se lancer à notre poursuite en sifflant violemment dans leurs sifflets à roulette. Tous montraient du doigt la 4CV, et semblaient la promettre à quelque sanction que je n’osais imaginer. Cela n’entamait pas la détermination de mon oncle François dont la méthode s’est avérée efficace puisque nous sommes arrivés sans encombre au port. La foule immense qui attendait a refroidi, quelques instants, notre ardeur, mais mon père, infatigable optimiste, nous dit : attendez là je vais voir, Et comme à chaque fois dans des situations identiques, alors que nous commencions à douter et à nous impatienter, il revenait souriant, en nous disant : ça y est j’ai les billets.
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