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J'ai extrait ce texte de mon site Internet : www.demarcalise.org
Ce n'est qu'une partie de mon récit. On peut en retrouver l'intégralité sur mon site.
Cordialement.
Luc Demarchi.
El Mansour
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Je te revois dévissant consciencieusement de notre porte d’entrée, la petite plaque de cuivre gravée à notre nom, et la placer dans nos maigres bagages. Pour les billets, je ne me souviens pas si nous avons eu du mal à les avoir. Pour certaines choses, il me reste une espèce de brouillard.
Nous nous sommes retrouvés sur les quais dès sept heures du matin. La foule a rapidement grandi derrière nous, sans bousculade, sans pleur, sans cri. Nous avons patienté ainsi jusqu’à midi sous le soleil d’Alger. Les martinets criaient dans le ciel bleu de juin.
Enfin, quelque chose s’est débloqué et doucement nous nous sommes rapprochés du bateau : l’El Mansour. Une passerelle menait vers une petite porte de métal située à mi-hauteur de la coque. Nous avons pénétré ainsi dans le ventre du navire.
Comme un signe, les ténèbres effacèrent d’un seul coup la lumière incomparable du ciel d’Alger, puis la pénombre nous livra un étonnant spectacle : une multitude de chaises longues installées à la hâte et au hasard de la cale. Ironique, ce bric à brac de bois et de toile habituellement présent sur les lieux de vacances nous narguait, ajoutant un caractère grotesque à la situation.
Le bateau s’éloigna du quai. Une ambiance lourde et silencieuse régnait sur le pont. La baie d’Alger diminuait, semblait se tasser, pour moi c’était la première fois… En souriant, tu m’as désigné le large : « maintenant, c’est là bas qu’il faut regarder… ». Mais je ne voyais que l’horizon… Derrière nous, le bateau ouvrait une large blessure d’écume blanche dans une eau de mer immensément bleue, profondément bleue. Ce cordon ombilical nous relia longtemps à la terre puis tout devint liquide autour de nous.
A partir de ce moment, notre bateau entama un mouvement puissant et continu de haut en bas et de bas en haut. Alors, les visages devinrent blancs et tous regagnèrent leur place dans la cale. Nous étions placés à l’étrave. Il ne fallut pas longtemps pour que cette danse entre la mer et l’El Mansour ne se fasse impitoyable. Au début, il nous restait suffisamment de volonté et de force pour tenter de nous déplacer, de nous isoler en franchissant les chaises longues. Mais sur ce bateau surchargé, l’espace entier devint rapidement innommable. Nous avons pataugé ainsi dans l’ordure et les vomissures durant toute la traversée. De temps à autre, je voyais passer au-dessus de moi, sur les poutrelles d’acier du navire, des rats… Habitants du lieu, ils circulaient ainsi en toute quiétude, nullement incommodés. Au fil des heures, l’odeur d’huile provenant des machines se fit écœurante. Quelques bouteilles vides abandonnées sous les sièges roulaient sans arrêt au rythme du navire, ajoutant à l’insupportable mal de mer. La coque résonnait sous les vibrations continues des moteurs. Pendant de longues heures, l’étrave du bateau plongea et replongea encore.
Au matin, après cette affreuse nuit, nous avons débarqué à Port-Vendres, épuisés et sales. Sur les quais, je crois bien que l’on m’a tendu un café mais j’ai fait non de la tête. N’ayant connu que l’Algérie, je fus époustouflé par la verdure de la campagne environnante bien qu’il s’agisse du sud de la France. J’étais curieux de ce pays sensé être le mien.
Ce que j’ignorais encore c’est que nous n’avions aucune importance, et que notre exode, à nous, ne compterait pas. Nous allions connaître le temps de l’indifférence et du mépris, puis viendrait celui de la culpabilité pour le mal que nous aurions fait en naissant et en vivant là bas…
Quelques années plus tard, alors que je visitais le musée de la marine de Toulon, une maquette de bateau élégamment placée sous une vitrine attira mon attention. Une petite étiquette indiquait : « El Mansour ». Je n’oublierai jamais le nom de ce bateau.
Tu n’es plus de ce monde, mais je garde toujours près de moi la plaque de cuivre oxydée par le temps, sur laquelle on distingue encore notre nom. Souvenir dérisoire que tu dévissas de la porte de notre petit appartement de Belcourt.
Parfois, je me demande si, de l’autre coté de la mer, sur le bois de notre porte, il en reste encore la trace, comme l’empreinte d’un passé heureux.
L.D. 25/06/2005
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Bonjour,
Merci pour votre témoignage et surtout bravo pour votre site qui est un réel travail sur la mémoire de cette période. Je conseille à chaque visiteur du forum de prendre le temps de s'y arrêter.
Dans le début de votre témoignage (sur votre site), vous montrez très bien la difficulté de faire les valises, de faire un choix. Dans l'exposition que nous préparons et qui sera présentée à partir de 2009, nous nous arrêtons sur cette problématique. Vous rappelez-vous ce que vous avez finalement mis dans les valises et avez-vous conservé certains objets que nous pourrions peut-être présenter lors de notre exposition (il s'agirait bien sûr d'un prêt, tous les objets sont restitués à la fin de l'exposition) ?
Puis-je me permettre également de vous demander votre âge en 1962 ?
Merci pour tout.
Christelle Harrir
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Bonjour,
Je vous remercie pour votre réaction à mon premier message.
Je suis né en 1947. Lors de notre départ d'Algérie, j'avais donc un peu moins de 15 ans.
A plus de quarante années de distance, je suis bien embété pour décrire ce que nous avons finalement choisi d'emporter, par contre dans les années qui ont suivi, j'ai souvent entendu mes parents dire : "quelle idée d'avoir emporté telle chose, alors qu'on aurait dû plutôt penser à cela".
Ce qui me reste aujourd"hui : des photos de classe, les livrets de famille et différents documents qui m'ont permis de travailler sur ma généalogie. Des photos de guerre de mon père. Je m'en sers pour reconstituer son parcours lors de la guerre de 39/45, et essayer ainsi de retrouver ses camarades de section au Garigliano en Italie ou lors de la libération de l'Alsace.
Comme expliqué, j'ai conservé la petite plaque de cuivre qui se trouvait sur la porte de notre logement.
Tout ceci aide à la Mémoire et à la préservation d'un passé disparu.
Cordialement.
Luc Demarchi.
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