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#1 2008-11-07 23:30:55 SUR LE VILLE DE MARSEILLE JUIN 1962 (le récit)

Denis Nunez
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SUR LE VILLE DE MARSEILLE JUIN 1962 (le récit)

D'AIN-EL-ARBA VERS LE PORT D'ORAN

Le petit déjeuner terminé, les bols lavés, les adieux expédiés, nous devions nous retrouver chez le Curé du village où nous attendaient M Belmonte le chauffeur du Curé, Fernande la gouvernante, et l’ Aronde fourgonnette qui allait nous conduire à Oran.
Je ne me souviens plus très bien comment nous étions assis dans cette aronde familiale, ni si ma mère nous accompagnait, mais je crois me souvenir que mon père avait pris sa voiture et que nous nous suivions.
La voiture de mon père était une dauphine blanche immatriculée 284 FD 9G.
J’ai su plus tard qu’elle avait été convoyée d’Oran à Bourges par la société Serre et Pilaire pour un prix de 31.50 francs de l’époque.
Elle devait quitter le port d’Oran le 25 juin 1962 pour arriver à Bourges le 03 juillet 1962.
Nous étions donc partis, les uns dans la fourgonnette du curé, les autres dans la dauphine paternelle, deux voitures isolées dans ce mois de juin de tourmente, sur la route entre Aïn-El-Arba et Oran.
Une route qui semblait interminable dans ce matin gris sans soleil.
Je revois maintenant précisément la scène, moi et mes cousins à l’arrière de l’aronde du curé, les yeux fixés sur le compteur de vitesse.
C’était un compteur Simca qui ressemblait à un thermomètre horizontal et sur lequel la vitesse était indiquée par une sorte de liquide orange qui progressait vers la droite au fur et à mesure que la voiture accélérait.
Nous roulions entre  110 et 120 kilomètres à l’heure, et j’étais impressionné par la stabilité du liquide orange entre ces deux chiffres magiques 110 et 120.
J’observais fixement le compteur, peut-être pour ne pas avoir à parler, lorsque je le vis descendre subitement, et sentis simultanément la voiture ralentir.
M Belmonte poussa un juron en ralentissant.  Tout le monde dans la fourgonette regarda la voiture en panne sur le bord de la route, en équilibre sur un cric instable,  et les deux arabes en djellaba qui faisaient signe de nous arrêter.
Dans une sorte de manœuvre très subtile, notre chauffeur vint doucement à hauteur des deux hommes, puis semblant les reconnaître, s'écria :
Fellaghas !
Il accéléra en tournant la tête vers eux, ce qui fit faire une légère embardée à la voiture, comme pour un signe d’adieu.
Personne ne disait rien alors que nous regardions attentivement la voiture de mon père, derrière nous, qui avait scrupuleusement effectué la même manœuvre que l’aronde.
Avions-nous échappé à une embuscade ? J’aimais à le croire, mais personne n’en parla plus tout au long du chemin vers Oran.
Dopée par l’incident, la voiture reprit sa vitesse initiale et le compteur se cala à nouveau sur le chiffre de 110 kilomètres à l’heure.
Nous avions parcouru la moitié du chemin, environ, lorsque nous rattrapâmes un convoi escorté par deux half-tracks  qui avait dû se constituer le matin même dans le village, et partir un peu plus tôt que nous.
L’adjudant de gendarmerie responsable de ce convoi nous obligea cette fois à stopper, et fit remarquer vertement aux chauffeurs qu’ils avaient été inconscients de partir seuls avec autant de personnes dans deux voitures sans protection.
C’est donc escortés par la gendarmerie, et à vive allure, que nous sommes entrés dans Oran.


PREMIER ACCES AU PORT
Mon oncle François devait nous accompagner jusqu’au port de tourisme dans sa 4CV bleu pétrole pour une première reconnaissance des lieux.
Soi disant, pour nous faire gagner du temps, il avait choisi un itinéraire improbable par des rues connues de lui seul et dans lesquelles nous nous heurtions inévitablement à des barrages militaires.
Sans hésiter, il choisissait une solution de contournement en nous disant qu’il maîtrisait la situation et adressait, alors qu’il tournait brutalement à droite ou à gauche avant le barrage, un message en morse à l’aide de son klaxon en répétant à voix haute son contenu supposé.
Entre les points et les traits, il ajoutait de sa voix bégayante :
- Ne...ne...vous inquiétez pas !
Je me souviens des silhouettes des militaires dans le soleil, alors que nous tournions brutalement pour éviter un barrage.
Devant les barrières rouges et blanches et les  chevaux de frise, ils agitaient vainement les bras, les croisant plusieurs fois au-dessus de leur tête pour nous intimer l’ordre de renoncer à notre manœuvre. Une autre  fois, des gardes mobiles tentèrent de se lancer à notre poursuite en sifflant violemment dans leurs sifflets à roulette.   Tous montraient du doigt la 4CV, et semblaient la promettre à quelque sanction que je n’osais imaginer.
Cela n’entamait pas la détermination de mon oncle François  dont la méthode s’est avérée efficace puisque nous sommes arrivés sans encombre au port.
La foule immense qui attendait a refroidi, quelques instants, notre ardeur, mais mon père, infatigable optimiste, nous dit :
attendez là
je vais voir,
Et comme à chaque fois dans des situations identiques, alors que nous commencions à douter et à nous impatienter, il revenait souriant, en nous disant :
ça y est j’ai les billets.

DANS LA ZONE D'EMBARCATION
Mon oncle Joseph, ses papiers à la main, commençait à s’impatienter sérieusement et devenait de plus en plus colérique tirant nerveusement sur sa cigarette.
La foule piétinait toujours dans l’attente  d’informations qui lui permettraient de s’orienter vers un quai et un bateau. Depuis le matin, et pour certains depuis plusieurs jours, les candidats à l’embarcation attendaient avec une exaspération qui avait succédé au désespoir.
Entre temps, il avait été confirmé que  le «Ville de Marseille» prendrait la mer vers la France d’un  embarcadère dont le numéro avait été communiqué.
Vers la fin de la soirée, alors que le soleil tombait, je me trouvais au pied des immenses hangars construits sur les quais. Les flots bleus du ciel et de la mer se reflétaient sur leurs façades de verre et de métal.
L’intérieur de ces hangars semblait immense, tant la lumière qui les traversait de part en part rendait transparente la masse des gens qui s’y agglutinaient.
Hypnotisés par la vision surréaliste du spectacle muet de la foule qui gesticulait en tout sens, se pressait vers les banques d’accueil, nous ne voyions guère le temps passer. Nous  suivions le mouvement sans manifester  aucune volonté de révolte.
Nous pûmes enfin pénétrer dans le vaste hall où l’embarquement était organisé. Une fois à l’intérieur, nous  découvrions  qu’il nous faudrait dormir une nuit de plus sur place avant de pouvoir monter sur notre bateau.
Des lits étaient disposés en rangées serrées comme dans un immense dortoir. Il accueillerait les milliers  de voyageurs forcés qui allaient passer, malgré eux, une première nuit d’exil, la dernière dans leur pays.  Ils présumaient qu’elle serait la plus douce.
Des plaisanteries fusaient de toute part. Le summum de l’hilarité fut atteint lorsque les résidents du dortoir temporaire, déjà couchés, s’aperçurent que personne n’avait songé à éteindre la lumière.
Vaillamment, sous les huées, les rires, et les applaudissements, un volontaire se leva pour faire le noir.
Ses cheveux frisés, gris,  sur une barbe naissante accompagnaient bien sa voix rauque cassée par le tabac et l’anisette. Le personnage vêtu d'un  tricot de peau blanc, portait également des lunettes.
Cet homme s’était déjà illustré tout au long de la journée par ses plaisanteries et ses bons mots qui fusaient sans arrêt. Il était devenu l’histrion dont la communauté avait besoin dans ces moments difficiles.
Son retour vers sa famille, dans le noir complet, fut encore, pour lui, l’occasion de briller dans son rôle improvisé.
Chemin faisant, il s’ingéniait à frôler les visages et les corps allongés. Il provoquait des gloussements ou des cris effarouchés chez les femmes et des grognements pas toujours amicaux  chez les hommes peu enclins à se prêter à ses nouvelles facéties.  Ce boute-en-train, commis d’office, finit lui aussi par rejoindre son lit et parvint à se calmer.
Comme dans un pensionnat d’élèves turbulents, le calme vint progressivement dès que le trublion cessa d’exciter la foule pacifique.
Le silence de la nuit s’installa accompagné de son cortège de soupirs et de respirations.
En cet instant, près de ma famille, mais entouré de centaines d’inconnus, je mesurais combien j’étais loin de ma mère et de ma maison. J’éprouvais les sentiments d’une solitude cruelle  que j’acceptais sans vraiment la comprendre.

L'EMBARQUEMENT ET LE DEPART
Dans la file qui progressait vers le bateau j'entendais mon père lancer ces phrases que je lui connaissais bien.
Mon frère Damien, devant moi dans la foule, avait  pour le moment une responsabilité importante. Il  transportait dans une valise la ménagère de 62 pièces en argent que mes parents avaient acheté en 1954. Cette ménagère avait été commandée le 1er septembre 1954 au Consortium Commercial Textile et Ménager dont le siège social était 6 rue Philippe à Oran. Cet achat de 49.000 anciens francs avait fait l'objet d'un paiement échelonné  de neuf mensualités de 5.000 anciens francs, la dernière devant être honorée en juin 1955. 
C’était pour Damien  une lourde charge dans les deux sens du terme.
Il l'assumait avec dignité, détaché de la réalité. Il scrutait la foule des yeux, tétanisé lui aussi de tant de bruit et de fureur.
Je sentais mon frère absent à cet instant précis. Il venait soudain de comprendre  la situation dans laquelle nous nous trouvions. C’est à ce moment qu’une énorme gitane nous dépassa. Elle était suivie d’une marmaille agitée vociférant et hurlant dans des costumes aux couleurs chamarrées.
Elle-même était coiffée d’un large foulard de soie grège. Elle avançait au rythme de son ventre et de ses fesses qui donnaient à l’ensemble de son corps un balancement  enivrant.
Au sommet  de cet équipage hallucinant, sur son épaule gauche, je vis la valise à la ménagère. Elle fuyait doucement avec notre précieux bien en essayant de donner le change.
La valise tanguait dangereusement au-dessus de nos têtes.  Le roulis envoûtant du corps de la gitane compensait harmonieusement les mouvements du précieux équipage.  Elle avait entouré la ménagère d’un bras énorme pour la dissimuler et  l’empêcher de tomber au sol.
La valise volait au-dessus de la foule. Je voyais ce  point fixe s’éloigner de nous. Je fixais aussi longtemps que je pus l’étiquette qui portait notre nom.  NUNEZ en capitales noires tracées méticuleusement avec le Z qui se détachait barré d’une élégante diagonale.  Malgré mes yeux myopes et mes énormes lunettes, je le lisais sans peine.
Je courus vers la gitane,  le bras tendu, et criais :
Papa ! la ménagère !
Figé sur place mon frère était abasourdi.  Mon père toujours aux aguets avait compris ce qui se passait.
En quelques pas, il avait   rattrapé l’infortunée gitane. Elle  clamait son innocence prenant la foule à témoin. La colère sourde et contenue de mon père n’offrait aucune prise à la voleuse, encore moins à la discussion. Il récupéra le trésor familial sous des clameurs d’approbation. La foule continuait de progresser vers le bateau, redevenue insensible à cette histoire à la seconde même où elle avait été résolue.
Nous fûmes happés par le mouvement.  Nous nous éloignions du lieu où nous avions croisé la gitane. Le vol avorté n’était déjà plus qu’un souvenir.
La fureur des voyageurs était à son comble.  Je considérais à nouveau la scène de cette multitude en mouvement.  Chacun  y cachait ses angoisses et ses peurs. En se fondant dans le mouvement inexorable vers le bateau il devenait une partie d’un ensemble. C’est ensemble que nous allions  traverser la Méditerranée pour  gagner la France.
Le soleil et la lumière du matin avaient pris la violence du zénith et découpaient  cruellement les personnages qui nous entouraient.
Je marchais les yeux au ciel essayant vainement de voir, par delà les adultes qui m’entouraient, les quais et la passerelle que nous allions emprunter.
La gitane et sa marmaille avaient disparus.  Je cherchais à les retrouver dans la foule.
Avaient-ils réellement existé ?
Je n’en étais plus sûr. Je voulais m’en assurer avant de partir.
Nous étions maintenant à l’abri, derrière le bastingage blanc, sur le pont du navire. La femme seule aux deux enfants nous avait rejoint. Elle était présente lors de l’épisode de la ménagère. Elle faisait partie de notre groupe. J’éprouvais une certaine sympathie pour elle.
L’attente avait succédé à l’excitation du voyage.  J’étais content d’être là, oubliant un peu ma mère, Tcha Tche et Mathilde restés à Aïn-El-Arba.
Les bruits avaient cessé pour moi. J’observais  mon frère Damien dans ce silence anormal. Toujours absent, il était absorbé par le paysage devant nous.La ville d’Oran, plus blanche que jamais sous le soleil cru et le ciel bleu violet, avait capté son regard.
Un mouvement imperceptible animait  le bateau et nous éloignait doucement de la rive. Des gens pleuraient à côté de moi sans que je puisse comprendre pourquoi.
Je n’osais pas véritablement pleurer parmi tous ces inconnus. Ils trouvèrent la force d’entonner le chant des adieux. Le bateau s’éloignait véritablement maintenant. Nous percevions la ville au loin. Une foule immense était restée à quai. Un accordéon de clameurs nous reliait encore à elle. Elle s’époumonait :
- ce n’est qu’un au revoir mes frères !
Nous répondions :
- ce n’est qu’un au revoir !
Le dialogue chanté se poursuivit, porté par un vent favorable, puis les sons commencèrent à se distendre et à s’effilocher dans le bruit des vagues.
Il couvrit le chant à :
Oui nous nous reverrons !
Dont  nous n’entendîmes jamais le
Mes frères !
Le Ville de Marseille prenait son assise sur une Méditerranée  impressionnante de stabilité. Son glissement majestueux avait effacé les dernières paroles. Il nous avait séparés de la foule que nous n’entendions plus et que nous allions bientôt cesser de voir.
Nous étions bel et bien en route. Partis, oubliés, seuls  sur cette mer qui nous avait procuré tant de joie lorsque nous la fréquentions sur les plages d’Arzew ou de Turgot.
Sur cette mer, nous étions quelque part chez nous. Elle bordait à la fois l’Algérie et la France. Elle était le trait d’union entre les deux pays. Nous ne quittions pas l’Algérie tant que nous étions sur la Méditerranée.
C’est à ce moment que je perçus les larmes rentrées de mon père et celles plus évidentes de mon frère Damien. Je les regardais avec admiration pour cette émotion qu’ils avaient du mal à contenir.

SUR LA MER
J’étais loin du bateau qui progressait lentement vers la France. Insensible aux jeux de mes camarades autour de moi, je succombais à ces souvenirs qui me venaient par vagues. Ils accompagnaient les mouvements de la mer sur l’étrave du navire.
La découverte de ces sentiments mêlés et la force avec laquelle ils m’assaillaient m’inquiétait autant qu’elle me ravissait.
Je ne parvenais à exprimer ni joie intense, ni peine visible. J’avais du mal à identifier ce que je ressentais. Au milieu de ces gens bouleversés par  cette traversée de la Méditerranée, je désespérais de  comprendre pourquoi  je ne pouvais contrôler le flot des souvenirs.
Je trouvais alors la seule explication plausible.  Peut-être étions-nous, sur le pont de ce navire perdu au milieu de la Méditerranée, tous traversés  par des pensées qui nous éloignaient temporairement de notre chagrin et de notre avenir immédiat. J’essayais vainement de comprendre ce que faisaient et pensaient ces gens réunis pour un temps par une histoire commune.
M. Cabedo, assommé par le roulis du bateau, était assis, son béret vissé sur la tête, le torse penché au-dessus des genoux. Il marmonnait une prière de mots incompréhensibles mêlant comme à son habitude du français, de l’arabe et du valencien.
Le corps agité d’un mouvement régulier, presque imperceptible, il scandait une prière,  connue de lui seul. Il l'adressait à Dieu l’implorant, au nom de la providence,   de protéger ceux qui étaient restés derrière lui, les vivants comme les morts.
Pendant que j’évoquais ces souvenirs de Pablo Cabedo à Aïn-El-Arba, en regardant la mer autour du bateau, mon regard se porta à nouveau sur mon oncle et ma tante.
Ils semblaient pétrifiés derrière le vieil homme.
Les yeux  fixes, le regard perdu, ils s’étaient progressivement penchés l’un vers l’autre, dans une tentative de soutien mutuel, pour affronter ensemble une épreuve qu’ils ne pouvaient encore imaginer il y a quelques semaines seulement.
La bouche de mon oncle s’était figée dans un sourire triste qui n’allait plus jamais le quitter.
Il  prendrait désormais ce sourire avant  d’exprimer des choses que les mots seuls ne peuvent décrire.
Ma tante, elle, s’était tassée au point de disparaître à l’ombre de son mari dont elle ne parvenait plus à capter les pensées.
Mon père, stoïque dans son attitude figée, semblait surmonter cette épreuve. Apparemment, il la vivait  différemment  de tous les autres.
Hormis les larmes rentrées que je lui avais vu au départ du navire, son visage exprimait une sérénité étrange qui nous rassurait.
Son regard semblait loin, très loin, si loin que nous ne pouvions imaginer vers quoi il était tourné. Vers la côte, vers sa femme restée seule, vers son Espagne natale qu’il imaginait là quelque part dans la Méditerranée, nous ne pouvions savoir, mais nous ressentions la force de son émoi malgré  son calme apparent et rassurant.
En nous rassemblant autour de lui, mon frère et moi, ses mains sur nos épaules, il avait voulu nous faire partager, autrement que par de la tristesse affichée, les sentiments forts qui l’agitaient également.
Près de notre père, nous étions à l’abri. Il était  d’habitude  avare de sentiments, de paroles et de manifestations affectives, il avait su nous transmettre, par ce geste  simple, un peu de sa grandeur et de sa générosité, naturelles.
La nuit tombait doucement sur le bateau, bercée par le bruissement de la coque pénétrant régulièrement et inexorablement dans l’eau.
Nous ne dormions pas, fascinés par le spectacle des étoiles dans un ciel perdu en pleine mer.
Il nous fallut pourtant donner son tribut à la nuit. Je pensais à ces grognements de Tcha Tche qui s’ébrouait dans son lit en s’écriant avant de sombrer dans le sommeil :
Vamos darle parte a la noche !
Nous aurions préféré continuer à courir sur le pont entre les familles, monter et descendre puis descendre et monter, inlassablement,  de la cale au pont et du pont à la cale.
Comme la plupart des familles, mon père avait négocié des couchettes dans des cabines occupées alternativement par les marins de quart. Bientôt, nous dûmes, à notre corps défendant, rejoindre ces lieux de repos improvisés.
Nous étions dans cette cabine cernés de murs métalliques, aux rivets saillants, peints d’un jaune crème sale. Sur l’un de ces murs, un unique hublot percé trop haut attirait le regard sans  que nous puissions goûter au plaisir de la vue sur la mer.
Une chaleur étouffante traversée d’odeurs fortes de mazout nous saisissait par bouffées régulières.
Pour éviter de subir ces odeurs nous pratiquions des moments d’apnée en essayant de respirer dans les moments d’atmosphère pure.
Deux marins couchaient alternativement dans «notre» cabine, que nous partagions également avec un couple dont le bébé avait pleuré une grande partie de la nuit.
L’un des deux marins, harassé de fatigue, avait hurlé avec un accent que je qualifiais de «français» :
Y va la fermer ce môme !
Ces mots nouveaux, même si je les comprenais, heurtaient ma sensibilité.
Le terme «môme» à la place de «gosse» que nous utilisions plus volontiers, le «y va la fermer» alors que nous disions plutôt «ferme ta bouche» l’accent froid et neutre, tout contribuait à me rendre ce marin particulièrement antipathique.

JETEZ-LES TOUS À LA MER !

Au petit matin, sans avoir réellement dormi,  mon frère et moi étions remontés, retrouver mon père sur le pont.
A sa place habituelle, une main négligemment posée sur bastingage, il fumait paisiblement, le regard tourné dans la direction de l’Algérie.
Enfants livrés à eux-mêmes, abandonnés des adultes qui savaient que la mer autour constituait certes un danger potentiel, mais aussi la meilleure et la plus sûre des surveillances, nous étions maintenant chez nous sur ce navire.
Le petit déjeuner absorbé, nous courrions à travers les coursives, traversant, en nous bouchant les narines,  la cale et l’odeur fade du vomi. Des centaines de personnes semblaient malades sur des chaises longues disposées en rangs serrés sur le parquet de bois foncé.
A l’air libre du large, nous pouvions enfin respirer à pleine bouche et nous débarrasser de l’empreinte des odeurs fortes de la cale.
Le jour, nous regardions inlassablement la mer calme d’un vert profond ne prêtant plus aucune attention aux discours des grands.
Dans un coin du pont, nous avions organisé un endroit qui ressemblait quelque peu à une maison. Nous nous y retrouvions, nous, la femme seule aux deux enfants et un jeune couple récemment marié.
Ils s’étaient étendus à même le pont, entourés d’une couverture grise. Enlacés face à la mer ils vivaient une lune de miel au parfum particulier. Sans aucune attention pour nous, ils essayaient vainement de recréer l’intimité que les événements leur avaient volée. 
La nuit, nous scrutions le noir à la recherche d’une quelconque lueur.
Notre attente fut récompensée la deuxième nuit alors que  notre bateau croisait un autre navire tous feux allumés.
Les lumières estompées dans le lointain soulignaient imparfaitement la masse noire qui se mouvait rapidement sur l’eau.
A quelques encablures, nous imaginions les gestes de l’équipage dans ce bateau sans doute vide. Sans doute préparaient-ils déjà leur navire à faire le chemin à l’envers, dès son arrivée dans le port d’Oran, après avoir fait le plein de  passagers qui vivraient à leur tour l'attente et l'impatience de l'embarquement.
Peu de personnes se trouvaient sur le pont cette nuit là. Avec mes cousins et mon frère nous avions assistés à ce spectacle en silence, échangeant des  regards  furtifs, pour savoir si nous avions vu la même chose.
Le lendemain, tout excités,  nous en parlions aux dormeurs qui remontaient sur le pont la tête traversée de leurs seuls rêves de la nuit.
Cette deuxième et dernière nuit marquait le début de l’ultime étape de notre voyage.
Nous étions dans le golfe du Lion, connu pour les vents violents qui y soufflent.
Le bateau avançait péniblement penchant légèrement d’un côté. 
Le froid du matin, accentué par les vents, nous avait obligé à revêtir des vêtements plus chauds. Les voyageurs sur le pont s’étaient regroupés, comme pour mieux se protéger du froid, mais aussi, pensais-je alors, pour rétablir l’équilibre du bateau qui penchait maintenant réellement d’un côté.
Les côtes de France se dessinaient dans le lointain nous faisant oublier la fureur et le froid du vent.
Enfin, nous allions être à pied d’œuvre dans le pays mythique dont nous espérions secrètement quelque chose de plus beau.
La quiétude que nous avions retrouvée au cours ces deux jours de traversée,    après le bruit et la fureur de l’embarquement à Oran, s’éloignait  à mesure que les lignes bleues floues de la côte française se dessinaient avec plus de précision.
Une foule immense nous attendait, qui jouerait pour notre débarquement  le scénario inversé de notre départ.
Dans le matin pâle, j’observais une intense activité sur le port de Marseille.
Des bruits venaient jusqu’à nous de façon irrégulière, puis se faisant plus précis firent place à une clameur intense. Elle s’élevait du quai sur lequel de minuscules silhouettes s’agitaient de façon désordonnée.
A l'évidence, cette clameur ne ressemblait pas à une chanson d'accueil comparable au chant des adieux de la foule sur les quais du port d'Oran.
Étions-nous soudain les héros tant attendus, où comme le racontait régulièrement mon père depuis lors, étions-nous en butte à des populations venues manifester leur désapprobation à notre arrivée en France.
La légende, devenue familiale, encouragée par la geste paternelle, prétend que le Maire de Marseille, Gaston Deferre lui-même, avait suggéré le slogan d’accueil :

jetez-les tous à la mer !

Mon père répétait ce slogan à l’envie, comme le symbole de notre désillusion devant l’accueil qui nous fut fait à Marseille ce 12 juin 1962.
Passé le quai, j’ai beaucoup moins de souvenirs du débarquement. Nous fûmes accueillis  par des bénévoles du Secours  Catholique, des femmes essentiellement,  qui avaient dressé dans un hall en tout point semblable à celui que nous avions laissé à Oran, des lits dans lesquels nous allions également dormir tête bêche.
Une quatrième nuit d’exode nous emporta, accompagnée des mêmes rêves d’Algérie. Ils ressassaient les mêmes souvenirs autour des personnes et des lieux que nous venions de quitter.

Dans le petit sommeil du matin, après une nuit agitée par le rêve , je compris que mon père et mon oncle partaient en reconnaissance vers la gare pour identifier le quai et le train qui nous conduirait à Bourges.
Il était aux environs de 6 heures lorsque nous avons gagné un immense convoi vert sombre dans un wagon duquel nous avons trouvé le compartiment de 8 places qui nous accueillerait pour la dernière étape de notre voyage.
Nous étions désormais seuls, loin de la cohorte de nos compagnons de bateau, des immigrés ou des rapatriés que l’on n’appelait pas encore les «pieds noirs».
A BOURGES
La vie se poursuivait ainsi dans cette période de répit où nous étions en vacances et où les grands ne travaillaient pas encore. Nous étions souvent ensemble pour évoquer nos aventures trans-méditerranéennes. 
Tata Lucia nous racontait sa traversée de la Méditerranée et l’arrivée mouvementée à Port-Vendres, après une nuit fort agitée en plein cœur du Golfe du Lion, alors que le bateau était sensé accoster à Marseille,
Cette exclamation forte de Lucia dans la tempête :
De Gaulle nos  va a matar ! (De Gaulle va nous tuer !)
résonne encore à mes oreilles.
L'annonce de l'arrivée à Marseille de nos affaires, exactement le trois juillet, constitua un moment fort de cette période. La dauphine était en France. Par contre la machine à coudre de maman n'était plus dans le coffre de Tcha Tche dans lequel elle se trouvait entourée de vêtements de papiers et de photos.  La machine à tricoter Erka était elle arrivée à bon port. Maman était particulièrement heureuse de retrouver ses gros ciseaux de couturière en métal foncé. Ils existent toujours aujourd'hui, polis et usés par les mains de notre mère, et les nombreuses coupes dans les tissus qu'ils ont visités.
Certains maintenant de pouvoir nous déplacer dans notre voiture, contents de disposer des papiers qui fondaient notre identité, heureux de revoir notre édredon de plume et nos draps, nous sentions que la providence familiale ne se démentait pas.
Ces première journées berruyères contrastaient avec nos derniers jours à Oran. Au désespoir du départ succédait l'espoir d'une nouvelle vie.

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#2 2008-11-08 20:18:43 Re : SUR LE VILLE DE MARSEILLE JUIN 1962 (le récit)

Christelle Harrir
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Re: SUR LE VILLE DE MARSEILLE JUIN 1962 (le récit)

Bonsoir,

Un grand merci pour ce témoignage si complet.
Si j'ai bien suivi, vous êtes l'un des jeunes frères de Sébastien, rentré quelques semaines plus tôt via Port-Vendres et qui a également laissé son témoignage ?
Quel âge aviez-vous ?

Vous avez mis par écrit vos souvenirs, était-ce une démarche familiale ou personnelle ?
En tout cas bravo pour cette initiative, il est important de graver aujourd'hui cette mémoire et j'espère que notre projet parviendra à la diffuser, à la transmettre.

Encore merci.
Christelle Harrir

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#3 2008-11-09 11:00:58 Re : SUR LE VILLE DE MARSEILLE JUIN 1962 (le récit)

Denis Nunez
nouveau membre
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Re: SUR LE VILLE DE MARSEILLE JUIN 1962 (le récit)

Bonjour Mme Harrir
Je suis effectivement le frère de Sébastien, j'avais 9 ans et demi lorsque j'ai pris le Ville de Marseille, pour ce voyage qui est resté gravé dans ma mémoire. Depuis très longtemps je voulais écrire cette histoire et je suis très heureux de l'initiative de French Lines dont vous êtes l'artisan. L'extrait de mon récit est relatif au seul voyage en bateau, dans l'ouvrage je développe tout le contexte qui nous amène à quitte l'Algérie en bateau puis à rejoindre Bourges.
Ma démarche est à la fois personnelle et familiale, je voulais écrire cette histoire pour rendre compte d'une histoire familiale et permettre à nos descendants de conserver trace de ce patrimoine.
Merci encore pour cette intiiative qui ouvre un espace de parole aux familles qui ont vécu cette histoire
Denis Nunez

Dernière modification par Denis Nunez (2008-11-09 19:59:44)

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