Le navire annonce son départ !
Racontez-nous vos sentiments lorsque le navire s'ébranle, lorsque le port et les côtes algériennes s'éloignent.
A bord, comment se passe la traversée : les conditions matérielles, les rapports entre passagers, les rapports entre le personnel de bord et les passagers...
Hors ligne
Les traversées duraient environ 24 heures, les navires étaient pleins, c'est un petit temps d'une vie qui s'écoulait à bord. Les archives nous montrent des événements heureux, comme la naissance d'une petite fille à bord du Charles Plumier le 5 novembre 2008. Mais nous trouvons également des moments moins heureux, des décés notamment.
Avez-vous connu de tels événements lors de votre traversée Racontez-nous cette histoire.
Hors ligne
Nous étions maintenant à l’abri, derrière le bastingage blanc, sur le pont du navire. La femme seule aux deux enfants nous avait rejoint. Elle était présente lors de l’épisode de la ménagère. Elle faisait partie de notre groupe. J’éprouvais une certaine sympathie pour elle.
L’attente avait succédé à l’excitation du voyage. J’étais content d’être là, oubliant un peu ma mère, Tcha Tche et Mathilde restés à Aïn-El-Arba.
Les bruits avaient cessé pour moi. J’observais mon frère Damien dans ce silence anormal. Toujours absent, il était absorbé par le paysage devant nous.La ville d’Oran, plus blanche que jamais sous le soleil cru et le ciel bleu violet, avait capté son regard.
Un mouvement imperceptible animait le bateau et nous éloignait doucement de la rive. Des gens pleuraient à côté de moi sans que je puisse comprendre pourquoi.
Je n’osais pas véritablement pleurer parmi tous ces inconnus. Ils trouvèrent la force d’entonner le chant des adieux. Le bateau s’éloignait véritablement maintenant. Nous percevions la ville au loin. Une foule immense était restée à quai. Un accordéon de clameurs nous reliait encore à elle. Elle s’époumonait :
- ce n’est qu’un au revoir mes frères !
Nous répondions :
- ce n’est qu’un au revoir !
Le dialogue chanté se poursuivit, porté par un vent favorable, puis les sons commencèrent à se distendre et à s’effilocher dans le bruit des vagues.
Il couvrit le chant à :
Oui nous nous reverrons !
Dont nous n’entendîmes jamais le
Mes frères !
Le Ville de Marseille prenait son assise sur une Méditerranée impressionnante de stabilité. Son glissement majestueux avait effacé les dernières paroles. Il nous avait séparés de la foule que nous n’entendions plus et que nous allions bientôt cesser de voir.
Nous étions bel et bien en route. Partis, oubliés, seuls sur cette mer qui nous avait procuré tant de joie lorsque nous la fréquentions sur les plages d’Arzew ou de Turgot.
Sur cette mer, nous étions quelque part chez nous. Elle bordait à la fois l’Algérie et la France. Elle était le trait d’union entre les deux pays. Nous ne quittions pas l’Algérie tant que nous étions sur la Méditerranée.
C’est à ce moment que je perçus les larmes rentrées de mon père et celles plus évidentes de mon frère Damien. Je les regardais avec admiration pour cette émotion qu’ils avaient du mal à contenir.
SUR LA MER
J’étais loin du bateau qui progressait lentement vers la France. Insensible aux jeux de mes camarades autour de moi, je succombais à ces souvenirs qui me venaient par vagues. Ils accompagnaient les mouvements de la mer sur l’étrave du navire.
La découverte de ces sentiments mêlés et la force avec laquelle ils m’assaillaient m’inquiétait autant qu’elle me ravissait.
Je ne parvenais à exprimer ni joie intense, ni peine visible. J’avais du mal à identifier ce que je ressentais. Au milieu de ces gens bouleversés par cette traversée de la Méditerranée, je désespérais de comprendre pourquoi je ne pouvais contrôler le flot des souvenirs.
Je trouvais alors la seule explication plausible. Peut-être étions-nous, sur le pont de ce navire perdu au milieu de la Méditerranée, tous traversés par des pensées qui nous éloignaient temporairement de notre chagrin et de notre avenir immédiat. J’essayais vainement de comprendre ce que faisaient et pensaient ces gens réunis pour un temps par une histoire commune.
M. Cabedo, assommé par le roulis du bateau, était assis, son béret vissé sur la tête, le torse penché au-dessus des genoux. Il marmonnait une prière de mots incompréhensibles mêlant comme à son habitude du français, de l’arabe et du valencien.
Le corps agité d’un mouvement régulier, presque imperceptible, il scandait une prière, connue de lui seul. Il l'adressait à Dieu l’implorant, au nom de la providence, de protéger ceux qui étaient restés derrière lui, les vivants comme les morts.
Pendant que j’évoquais ces souvenirs de Pablo Cabedo à Aïn-El-Arba, en regardant la mer autour du bateau, mon regard se porta à nouveau sur mon oncle et ma tante.
Ils semblaient pétrifiés derrière le vieil homme.
Les yeux fixes, le regard perdu, ils s’étaient progressivement penchés l’un vers l’autre, dans une tentative de soutien mutuel, pour affronter ensemble une épreuve qu’ils ne pouvaient encore imaginer il y a quelques semaines seulement.
La bouche de mon oncle s’était figée dans un sourire triste qui n’allait plus jamais le quitter.
Il prendrait désormais ce sourire avant d’exprimer des choses que les mots seuls ne peuvent décrire.
Ma tante, elle, s’était tassée au point de disparaître à l’ombre de son mari dont elle ne parvenait plus à capter les pensées.
Mon père, stoïque dans son attitude figée, semblait surmonter cette épreuve. Apparemment, il la vivait différemment de tous les autres.
Hormis les larmes rentrées que je lui avais vu au départ du navire, son visage exprimait une sérénité étrange qui nous rassurait.
Son regard semblait loin, très loin, si loin que nous ne pouvions imaginer vers quoi il était tourné. Vers la côte, vers sa femme restée seule, vers son Espagne natale qu’il imaginait là quelque part dans la Méditerranée, nous ne pouvions savoir, mais nous ressentions la force de son émoi malgré son calme apparent et rassurant.
En nous rassemblant autour de lui, mon frère et moi, ses mains sur nos épaules, il avait voulu nous faire partager, autrement que par de la tristesse affichée, les sentiments forts qui l’agitaient également.
Près de notre père, nous étions à l’abri. Il était d’habitude avare de sentiments, de paroles et de manifestations affectives, il avait su nous transmettre, par ce geste simple, un peu de sa grandeur et de sa générosité, naturelles.
La nuit tombait doucement sur le bateau, bercée par le bruissement de la coque pénétrant régulièrement et inexorablement dans l’eau.
Nous ne dormions pas, fascinés par le spectacle des étoiles dans un ciel perdu en pleine mer.
Il nous fallut pourtant donner son tribut à la nuit. Je pensais à ces grognements de Tcha Tche qui s’ébrouait dans son lit en s’écriant avant de sombrer dans le sommeil :
Vamos darle parte a la noche !
Nous aurions préféré continuer à courir sur le pont entre les familles, monter et descendre puis descendre et monter, inlassablement, de la cale au pont et du pont à la cale.
Comme la plupart des familles, mon père avait négocié des couchettes dans des cabines occupées alternativement par les marins de quart. Bientôt, nous dûmes, à notre corps défendant, rejoindre ces lieux de repos improvisés.
Nous étions dans cette cabine cernés de murs métalliques, aux rivets saillants, peints d’un jaune crème sale. Sur l’un de ces murs, un unique hublot percé trop haut attirait le regard sans que nous puissions goûter au plaisir de la vue sur la mer.
Une chaleur étouffante traversée d’odeurs fortes de mazout nous saisissait par bouffées régulières.
Pour éviter de subir ces odeurs nous pratiquions des moments d’apnée en essayant de respirer dans les moments d’atmosphère pure.
Deux marins couchaient alternativement dans «notre» cabine, que nous partagions également avec un couple dont le bébé avait pleuré une grande partie de la nuit.
L’un des deux marins, harassé de fatigue, avait hurlé avec un accent que je qualifiais de «français» :
Y va la fermer ce môme !
Ces mots nouveaux, même si je les comprenais, heurtaient ma sensibilité.
Le terme «môme» à la place de «gosse» que nous utilisions plus volontiers, le «y va la fermer» alors que nous disions plutôt «ferme ta bouche» l’accent froid et neutre, tout contribuait à me rendre ce marin particulièrement antipathique.
Hors ligne
Pages: 1